Lubat libre !

Libertaire, gentiment provocateur, très pédagogue sous ses airs bourrus, et surtout épatant musicien de jazz, inventif et talentueux, tel est Bernard Lubat. On ne va pas refaire l’histoire d’Uzeste Musical, son festival dans son coin de Gascogne qu’il chante et fait chanter depuis… longtemps. Patrick Espagnet, journaliste génial, hélas disparu, écrivit les meilleures pages de la Lubat saga.

Il se trouve que Lubat était en fin de semaine dernière à Périgueux et Boulazac grâce au festival de jazz(s) Du Bleu en Hiver de Tulle (1). Des coraux finement dessinés illustrent le programme. On se sent ailleurs. Mers du Sud ? Juste le théâtre l’Odyssée, esplanade Badinter, Périgueux.

Bernard Lubat a d’abord placé sur scène douze « tambours oeuvriers », hommes et femmes amateurs avec lesquels le maestro avait travaillé le matin même un prélude tambour battant. Puis la compagnie Lubat de Jazzcogne dans un format de quatre batteurs percussionnistes, deux guitares et piano a pris la relève.

On a eu de mal à partir Lubat n’ayant pas envie de nous laisser en plan sans passer un message combattif. Du Bleu en Hiver prenait des airs de Mai en Janvier.

Après il fallait retrouver la bagnole sur l’esplanade. Il faisait humide. C’était pas gagné…

(1) http://www.dubleuenhiver.fr ; 05 55 22 15 22

Anne, une pianiste en hiver

L’hiver le Périgord redevient la Dordogne, un département comme un autre, dépourvu de l’opulence estivale dont jouissent les touristes et les vacanciers. Il fait froid, ou humide. Ou les deux. Les sorties culturelles se font rares, d’abord parce que l’offre est rare elle aussi.

Autant dire qu’un concert de la grande pianiste de renommée internationale Anne Queffélec à Périgueux c’est Noël en plein mois de janvier. Haydn, Mozart, Beethoven. Achever la soirée sur l’Ultime de Ludwig van c’est tellement beau qu’on se demande si on mérite tant de grâce et de talent.

L’association Sinfonia, pilier de la diffusion musicale en Dordogne (et en Périgord !) partage son activité entre baroque l’été – concerts méritoires dans de petites églises campagnardes – et grands interprètes classiques l’hiver : sept concerts entre octobre et mai. En février Sélim Mazari succèdera à Anne Queffélec. On est impatient.

Rodez, suite : enfin les femmes !

Lu dans la presse du jour :
Le musée Soulages réhabilite les artistes féminines
Une exposition pour réparer les injustices hommes/femmes : tel est l’objectif du musée Soulages à Rodez, avec « Femmes années 50 – Au fil de l’abstraction, peinture et sculpture ». Consacrée à la création abstraite des femmes dans les années 1950 à Paris, cette exposition est composée de 83 œuvres produites par 42 artistes féminines. A l’époque, ces dernières n’ont pas connu le succès espéré, car il était plus difficile pour une femme que pour un homme de faire reconnaître son talent. Certaines avaient même choisi de signer leurs œuvres avec un nom masculin. Cette exposition, visible jusqu’au 10 mai, est l’une des plus importantes du musée Soulages.

Quelle bonne nouvelle !

Le musée Soulages

L’art et la santé

Un vagabondage au-delà des frontières, pour la bonne cause :

Le bureau Europe de l’Organisation Mondiale de la Santé vient de publier une étude sur les effets bénéfiques de l’art sur la santé. Certains diront que cela tombe sous le sens. Mais c’est mieux si on peut le prouver. Les chercheurs de l’OMS ne se sont pas contentés d’effleurer la question. Ils font la synthèse des données mondiales sur le rôle des arts dans l’amélioration de la santé et du bien-être. Conclusion : « les résultats de plus de 3 000 études ont permis de conclure que les arts jouent un rôle important dans la prévention des problèmes de santé, la promotion de la santé, ainsi que dans la prise en charge et le traitement des maladies tout au long de la vie ».

http://www.euro.who.int/fr/publications/abstracts/what-is-the-evidence-on-the-role-of-the-arts-in-improving-health-and-well-being-a-scoping-review-2019

Cette étude tombe à pic pour me donner l’occasion de signaler une initiative de Parole et Réactions, association des patients et proches de l’institut de cardiologie de la Pitié Salpétrière, fondée par le Pr Gilles Montalescot. Depuis l’été dernier les patients peuvent bénéficier d’une visite gratuite (avec deux accompagnateurs) au musée de Compiègne sur présentation d’une ordonnance muséale. Il ne s’agit pas seulement de tourisme culturel – ce qui, en soit, serait très bien – mais de pouvoir mesurer les bénéfices physiques et psychologiques d’une visite au musée, parc inclus. Les patients remplissent un questionnaire avant et après la visite pour identifier les effets du parcours culturel.

Les médecins francophones du Québec ont, les premiers, il y a plus d’un an, lancé ce projet. Parole et Réactions s’en est inspiré.

Tanguy Queffélec, qui a pris part pour Parole et réactions à une table ronde du Ministère de la Culture sur le thème « le corps du visiteur dans les musées », a commenté ainsi l’ordonnance muséale : « je vois dans le lien, dans les relations de l’Hôpital et du Musée quelque chose qui pourrait s’apparenter à une fraternité, à établir, à instituer. Il existe entre ces deux institutions, l’Hôpital et le Musée, une complémentarité des missions et des ambitions : entre infirmiers et chirurgiens, le premier intervient sur le corps des individus, jusque dans les profondeurs de leur organisme ; l’autre, le Musée, à travers ses chefs d’oeuvre et ses successions d’atmosphères, s’adresse à l’esprit d’un visiteur, à son intimité intérieure, au mystère de ses capacités d’émotion…
Le corps et l’esprit, l’Hôpital et le Musée : voilà une rencontre difficile à contourner. »

Montaigne sédimentaire

On a tant écrit, glosé, publié sur Montaigne qu’on se demande souvent s’il est encore possible, nécessaire ou tout simplement agréable de prendre connaissances de nouvelles publications consacrées au Périgourdin, seul maire de Bordeaux à avoir renâclé à tenir la fonction.

La revue « Sédiments », sous-titrée « les grands cahiers Périgord Patrimoines » vient pourtant dans son numéro 10 intitulé « Montaigne et nous » (1) de réussir le pari d’aborder autrement l’auteur des Essais. Vingt-six personnalités – dont Jean-Pierre Chevènement, Christian Bobin, Jean-Claude Guillebaud, Pierre Bergounioux…- ont accepté le pari de « se raconter un peu au miroir de Montaigne ».

Le dessinateur Daniel Maja, illustrateur de livres pour la jeunesse, collaborateur de magazines réputés (le New Yorker…) accompagne les écrits.

C’est très réussi. Loin de vains exercices de style les textes sont très personnels, bien imprimés sur le très beau papier choisi par Sédiments depuis sa création en 2013 (le premier numéro était consacré à La Boétie, mais il y en eut aussi sur Doisneau, la forêt, les Beunes, ainsi qu’une anthologie de la préhistoire littéraire avec un génial texte de Cavanna ).

Pour mémoire, la citation de Flaubert en exergue de la revue :

« Lisez Montaigne. Lisez-le lentement, posément ! Il vous calmera. Et n’écoutez pas les gens qui parlent de son égoïsme. Vous l’aimerez, vous verrez. Mais ne le lisez pas comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre. »

(1) Montaigne et nous – Sédiments 10 – 20 €

http://www.perigord-patrimoines.com/publications

Ricochets en Nontronais

Nontron respire le Limousin et l’isolement, en haut de la Dordogne, sur un promontoire dominant le Bandiat. Ce petit cours d’eau recèle de jolis galets bien plats, objets à ricochets qu’un duo de designers invités en résidence a eu l’idée de transformer en couteaux de poche. Romain Diroux et Manon Leblanc exposent le fruit de leurs travaux jusqu’au 1er février 2020 au pôle expérimental des métiers d’art de Nontron et du Périgord-Limousin. L’exposition est logiquement intitulée Ricochet. Elle est logée dans le château, où est hébergé le pôle expérimental. Beaux parquets de chêne, vues superbes sur le bourg et la vallée, belles vitrines emplies de couteaux dressés comme des objets d’art. La médiatrice originaire d’Alsace est enthousiaste. Dans quelques mois les travaux en cours permettront d’accéder à de nouveaux espaces à l’étage.

À l’écart de presque tout Nontron défend son patrimoine avec la vigueur d’un village gaulois assiégé par le désert. On comprend que rien n’est simple – y compris la mise en place d’une signalétique correcte qui éviterait d’errer en vain -, mais même en hiver on s’accroche.

La coutellerie reconstruite en surplomb de la rivière offre un bel espace d’exposition-vente et une vue sur les ateliers.

l’atelier de la coutellerie

Bref, s’il fallait trancher, on dirait que la visite aiguise la curiosité. Bienvenue aux esprits affûtés !

Local, vous avez dit local ?

Aux pays des mille châteaux et de la préhistoire de haute volée le petit village d’Agonac en Périgord vert n’a guère d’atouts dans son jeu pour se distinguer. La place du bourg naguère ombragée de tilleuls est en ce moment un chantier boueux. L’eau, maligne, suivant sa pente naturelle, a profité des derniers déluges pour s’infiltrer dans la nouvelle école troglodyte, que ses promoteurs ont eu l’idée d’encastrer en semi sous-sol sous ladite place. Les habitants qui trainent péniblement leurs sacs poubelles dans les conteneurs creusés à proximité (le ramassage porte à porte a été supprimé) ont ainsi tout loisir de juger de l’état d’avancement des travaux…

Heureusement il y a de bonnes nouvelles : un enfant du pays, petit-fils des anciens épiciers de la place, a récemment eu les honneurs de la presse locale. Le journal Sud-Ouest rapporte que Philippe Mesuron, ancien candidat de l’émission Masterchef et désormais ambassadeur de l’association Foie gras du Périgord, s’est rendu à La Réunion
avec deux collègues. Il a partagé son savoir-faire en associant le canard à des mets locaux. Six apprentis cuisiniers du lycée hôtelier La Renaissance ont pris part à cette démonstration. Philippe Mesuron a eu une pensée émue pour ses grands-parents qui lui ont transmis leur savoir-faire. Il est désormais chroniqueur culinaire dans « Ensemble c’est mieux » sur France 3 Nouvelle-Aquitaine.
« Les élèves nous appris des choses sur leur légumes, leurs épices… et nous on leur a amené autre chose avec le foie gras ou bien les coeurs qu’ils n’avaient jamais cuisinés. »

Autre découverte sympa : le concert de Noël des Arpèges de la Beauronne, samedi 21 décembre dans la petite église romane du hameau de Preyssac. L’édifice a été récemment restauré avec sobriété et élégance ; les dix choristes amateures et leur cheffe ont fait salle pleine en dépit du froid (la restauration de l’église n’a pas inclus le chauffage). Elles chantaient juste et avec dynamisme. On était heureux. Parenthèse enchantée en un triste jour de pluie…

Clowns en diagonale

En banlieue nord de Périgueux (Dordogne) Boulazac se distingue par une immense zone commerciale qui doit rapporter de confortables taxes à la commune. Intelligemment, la municipalité a investi une partie de ces recettes dans des équipements culturels de qualité et obtenu le label Pôle national du Cirque. Label également détenu par la petite ville de Nexon en Limousin. Poussez jusqu’à Limoges, au nord de Nexon et Sarlat, au sud de Boulazac, tirez une diagonale, ajoutez des clowns (modernes) et vous obtenez, du 6 décembre 2019 au 1er février 2020 , une « diagonale des clowns » soit une quinzaine de spectacles et ateliers dans les quatre villes pré-citées.

Dans ce cadre, mardi 10 décembre ,les Nordistes Gilles Defacque (compagnie le Prato de Lille) et Clément Delliaux (compagnie de l’Oiseau-Mouche de Roubaix) ont proposé à l’Agora de Boulazac un duo loufoque et tendre, réinventant l’art de se donner la réplique dans « Clément ou le courage de Peter Pan ». Defacque est un vieux de la vieille de la scène ; il a créé la troupe du Prato voici plus de quarante ans. Le jeune Clément Delliaux – qui assume avec brio son handicap et en fait un atout sur scène – marche, au propre et au figuré, sur les traces de son aîné. Comme le souligne à juste titre le programme « la transmission, la filiation affleurent dans cette burlesque et émouvante épopée ».

Le duo se produit également le 13 décembre à Limoges (théâtre de l’Union).

L’intégralité du programme de la diagonale des clowns est en ligne :

http://www.agora-boulazac.fr

http://www.lesirque.com

http://www.theatre-union.fr

http://www.sarlat-centreculturel.fr

Bordeaux et son passé négrier

Bordeaux a été, avec Nantes, l’un des pôles majeurs du commerce triangulaire français, terme convenu pour désigner la scandaleuse traite d’esclaves africains vers l’Amérique par les Européens en échange de marchandises.

L’historien Eric Saugera, éminent spécialiste de la traite, estime que « sur une durée d’environ un siècle et demi (XVIIe-XIXe), des dizaines de milliers de marins, armateurs, investisseurs, marchands, artisans, fabricants, ont participé à la préparation d’environ cinq cents expéditions négrières bordelaises qui ont déplacé plus de 100 000 tonneaux et enlevé à l’Afrique entre 130 000 et 150 000 de ses habitants. On situe « l’âge d’or » de la traite dans la décennie 1783-1792 où la bourgeoisie commerçante organise plus de la moitié (225) des opérations de toute l’histoire du port. 186 armateurs y participent ; certains n’organisent qu’une seule expédition, d’autres jusqu’à vingt-cinq. Quoiqu’il en soit de formidables fortunes se sont édifiées dans le Port de la Lune sur l’esclavage, que ce soit par la traite ou son corollaire la possession de plantations aux îles.

La période où l’on occultait peu ou prou le souvenir de cette « noire » période semble cependant révolue. Bordeaux a progressé à petits pas. L’odonymie trace sa voie : un inventaire des rues ( 22 ou 7 ? les avis divergent) portant le nom d’un armateur, d’un colon ou d’un capitaine de navire ayant bénéficié de la traite est en cours. Pour être complet précisons que 4 artères bordelaises (dont malgré tout deux impasses !) rendent hommage à des personnalités ayant oeuvré en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Le 10 mai dernier a été inaugurée la statue de Modeste Testas, ancienne esclave dans la plantation haïtienne de négociants bordelais. Elle est érigée face aux Entrepôts Laîné, jadis dédiés à l’entreposage du sucre, transformés en lieu culturel dans les années quatre-vingts. Le CAPC, centre d’art contemporain accueille ainsi en ce moment une exposition en lien direct avec l’esclavage. Il s’agit de l’oeuvre intitulée « Naming the money » de Lubaina Himid, artiste née à Zanzibar : une centaine de silhouettes en contreplaqué peint évoquent les serviteurs esclaves africains à qui la plasticienne restitue non seulement un corps mais aussi un nom, leur nom, à côté de celui dont les affublaient leurs maîtres et qui témoignaient du mépris dans lequel ces derniers tenaient leurs serviteurs.

Un regret : une traduction en français des cartouches accolés à chaque silhouette découpée constituerait un plus sans dénaturer l’oeuvre artistique.

L’exposition se tient au CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux jusqu’au 23 février 2020, ouverture du mardi au vendredi, de 11 H à 17 H 30; le samedi de 11 H à 17 H et le dimanche de 11 H 30 à 17 H.

Les Misérables à Périgueux

Vendredi 15 novembre les abonnés de CinéCinéma, ciné club de Périgueux, ont bénéficié d’une avant-première du film de Ladj Ly suivie d’un débat avec l’assistante monteuse , Alice.

La Dordogne a beau être géographiquement et sociologiquement éloignée de Montfermeil plus d’une centaine de spectateurs s’étaient déplacés. Les quelques minutes de silence qui ont suivi la projection témoignaient de l’effet « coup de poing » – au sens de poignant – de ce film et de son caractère universel. Le cinéma, parfois et même souvent, réussit à transmettre une réalité sociale mieux qu’un long discours ou une étude sociologique.

28 février 2019 : Les Misérables obtiennent 4 César : meilleur film, meilleur espoir masculin, César du public et meilleur montage. Flora Volpelière dans ses remerciements a associé toute son équipe, dont Alice qui était venue présenter le film à Périgueux.

 » La France est notre pays, faisons-en un grand pays. le seul ennemi ce n’est pas l’autre, c’est la misère » a déclaré avec conviction et sans emphase inutile, le réalisateur Ladj Ly en recevant le prix du meilleur film.

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